Le martyre des bébés de FalloujahLes combats menés par l’armée américaine ont fait rage à Falloujah en 2004 et 2005. Aujourd’hui, environ 15% des bébés naissent avec des malformations graves. © AFP et A.F.

Le martyre des bébés de Falloujah

reportage

Falloujah

de notre envoyée spéciale

Falloujah est aujourd’hui une triste ville. Une ville qui se reconstruit petit à petit, une ville qui s’accroche à son bout de désert mais qui, six ans après les combats contre l’armée américaine, est toujours encerclée et sous contrôle de l’armée irakienne. Hier, ville résistante ; aujourd’hui, ville traumatisée.

En 2004 et 2005, l’armée américaine a livré ici une bataille sans merci, à coups de bombardements et de pilonnages intensifs. Il fallait écraser l’insurrection. Des quartiers entiers ont été rayés de la carte. Les combats de rue ont bloqué des enfants et des femmes pendant des jours. Et aujourd’hui, la psychose gagne tout le monde. Les naissances d’enfants atteints de malformations se multiplient.

« Les femmes ont peur d’être enceintes. Ma fille a 5 ans, elle ne peut marcher : sa colonne vertébrale s’est mal développée. Elle a comme une petite queue qui lui pousse au bas du dos. Ici, je ne peux pas la faire opérer. Ça me rend malade de la voir comme ça et ça me rend dingue lorsque Bagdad dit que ce n’est pas les bombes américaines qui nous ont fait ça. » Le père de Noussibeh a travaillé comme photographe pendant les combats. Il a vu les fumées de toutes les couleurs après les explosions. Sa femme était enceinte lors des combats de 2005 et, pour lui, il y a un lien, entre ces bombardements et le triste sort de son enfant.

Autre quartier, autre famille, autre difformité : Mohamed et sa famille habitaient le quartier de Jaloun, un des quartiers martyr de Falloujah. Son fils Mahmoud a 6 ans, il en paraît 3, hurle en permanence, et son regard effrayé attriste sa mère : « Je ne peux le calmer, je ne sais pas quoi faire, je suis mal à l’aise avec lui. Le docteur m’a donné des calmants. Mon mari travaille à la journée. Nous sommes pauvres, on ne peut rien faire pour lui. » Assis dans un fauteuil roulant toute la journée, Mahmoud s’agite. Il ne peut marcher ni communiquer avec son jeune frère qui, lui, est né normal. La population de Falloujah blâme l’envahisseur américain, mais personne pour l’instant ne peut dire ce qui a causé cette explosion du nombre de malformations, qui touche peut-être 15 % des naissances.

Le tout nouvel hôpital de Falloujah possède son service pédiatrique. Là, les six médecins disent tous leur frustration, leur lassitude. Depuis cinq ans, ils interpellent en vain leurs autorités. Chaque mois, ils mettent au monde des dizaines d’enfants avec de graves handicaps. Hydrocéphalie, malformation du visage, absence de boîte crânienne, ils vous montrent l’inmontrable, des nouveau-nés sans sexe, sans jambe, avec un œil. De petites choses qui ne vivent que quelques heures. Des enfants aussitôt enterrés et qui gardent le secret de leurs malformations avec eux.

A Falloujah, pas de laboratoire, pas de budget pour une étude, dit le ministère irakien de la Santé. Il a fallu la ténacité de quelques citoyens pour prélever des échantillons, les sortir clandestinement d’Irak et les apporter à des scientifiques étrangers.

Chris Busby, un chercheur britannique, est aussi un militant. Il travaille depuis des années sur les effets de l’uranium appauvri utilisé par les armées occidentales dans les Balkans. « Je n’ai jamais rien vu de pareil. Ces malformations sont impressionnantes, et il y a tellement de cas. Notre travail depuis un an est un travail d’alerte. Tout a été difficile. Lorsque nous avons interviewé des familles, des médias locaux ont insinué que nous étions des terroristes. Les portes des maisons se sont fermées aussitôt. »

Quelque 700 familles ont pu être interviewées et le résultat établit une certitude. Le nombre de bébés malformés est plus élevé dans la cité irakienne. Deux fois plus qu’en Jordanie voisine, par exemple. Pour la seconde étude, qui devrait être publiée prochainement, l’équipe du professeur Busby a cherché 44 métaux lourds ou substances dans les échantillons d’ongles et de cheveux. « Il n’y a pas de mercure, pas de tungstène, pas d’arsenic. Nous n’avons rien trouvé, rien, sauf de l’uranium enrichi. Nous pensions trouver de l’uranium appauvri qui est utilisé dans les armes anti-chars. La seule explication, c’est que des armes radioactives ont été utilisées, des armes nouvelles ont été testées sur les Irakiens. L’armée américaine ne communique pas sur le sujet, c’est simple, ils ne disent rien. »

A Falloujah, le docteur Samira al-Ani, pédiatre, déteste son impuissance. « Si la population a respiré ou ingéré des métaux lourds, une fois stockés dans les organes, ils transforment l’ADN. C’est sans doute ce qui se passe, mais nous n’avons aucune certitude, faute d’étude. Nous avons besoin d’aide. »

Le père du petit Mohamed qui est né avec une moitié de visage prend son fils dans ses bras. « Je l’aime mais nous n’aurons plus d’enfants. J’ai trop peur. Ma femme aussi. C’est comme si Falloujah était maudite.

Le Soir de samedi 11 juin page 12

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